J'aimais ces soirs tragiques, où les cigarettes étaient mes seules confidentes. /// Dans une salle de main, une jeune fille en caleçon et débardeur blanc. Elle est assise sur les toilettes le caleçon baissé, ses coudes sont appuyés sur le lavabo juste en face d'elle. Une main pend pitoyablement dans le lavabo et l'autre s'accroche à ses cheveux. Cheveux châtains, sales, insignifiants, arrachés un à un, ils lui tombent sur les épaules jusqu'à la poitrine. Ses pieds tapent une cadence nerveuse sur le carrelage blanc, au loin, pas un bruit. Parfois elle secoue lentement sa tête de droite à gauche, les sourcils froncés comme si elle ne savait pas quelle direction choisir, perdue, suppliciée, parfois même elle s'en mord les lèvres jusqu'au sang. Quand elle ouvre les yeux, son regard s'en va, il s'échappe et construit en face d'elle une véritable fresque baroque que personne d'autre ne verra. Dans le clair obscur de la pièce, un corps inanimé, effleurant la vie, s'estompe lentement dans le c½ur du monde, qui grouille de vie. Dans le clair obscur elle ne comprend plus rien, se demande si elle n'est pas plutôt la dernière forme de vie sur ces terres mortes. /// C'était comme des fusées. Des feux d'artifices sans couleurs, rugissant. Ca sortait de son corps de toutes parts. Pas un pore n'était épargné, pauvre esquintée. Son c½ur était comme un ballon troué, et l'air qui s'en échappait lui transperçait la poitrine. C'était comme des fusées en travers de son anatomie défaillante. Elle transpirait, essayait de colmater chaque brèche, et s'étranglait, essayait d'étouffer chaque vol, et se décourageait, elle ne pouvait plus se toucher. Chaque rafale repoussait toujours plus loin ses mains, ravageait toujours plus frénétiquement son corps. Elle ne pouvait pas retenir tout cet air qui s'écroulait le long de sa robe. Elle n'aurait bientôt plus rien à respirer et tout ce qui l'obsédait était ce corps, son corps, sur lequel elle n'avait jamais pu poser que les yeux. Ce corps qui se vidait, s'éloignait, sombrait, lentement, et qui cependant ne pouvait cesser d'exister. /// L'hiver avait trépassé, tu naissais. Et elle, elle faisait déjà partie de ces immortels qui se réveillent la nuit, et qui se mettent à genoux face à la lune. Et crient presque « Ô Soma ô Soma ! », tous possédés qu'ils sont. Elles étaient de ces mangeurs d'hommes, elle les enlevait pour les jeter dans des tempêtes. Une mangeuse d'hommes, voila ce qu'elle était, et toi, tu naissais. Tu n'étais qu'un gosse au crépuscule de l'innocence enfantine, tu naissais, tu n'étais qu'un gosse. Et elle, elle avait déjà tout vu. Elle était à la recherche de nouveaux territoires, toi tu ne connaissais que celui de ton appartement. Elle avait tout vu, et toi tu n'avais pas encore ouvert les yeux. Mais sa peau blanche se fracassait contre les rochers. /// _... _Je sais très bien qu'Aaron ne m'aime pas vraiment. Qu'à chaque fois qu'il me regarde il y a le fantôme de Belle entre nous deux. Et je ne me sens jamais plus désemparée que pendant ces instants, elle est encore là, partout, et je ne peux pas lutter contre un martyr. Parce que oui, ils en ont fait un martyr, elle les fascine tellement que ça devient une sorte d'obsession obscène. Elle est devenue la sacro-sainte. Moi je ne suis que le souvenir, la dernière image qu'ils ont d'elle, je suis son éternité à elle. Et si parfois tu veux penser à ta mère, l'imaginer, regarde moi, on avait le même visage. Elle avait les joues un peu plus grosses, un regard méchant et un petit grain de beauté juste là, dans le cou. _... _Et je sais que tu es en colère. Qu'une douleur fulgurante te transperce de bas en haut, sans arrêt, juste au niveau du c½ur. Je sais que tout ce que tu voudrais c'est la vomir aussi violemment que tu peux, cette douleur. Je sais aussi que tu n'y arrives pas et que ça te rend fou. Tu te sens piégé dans la camisole de cette traitresse de chaire, et tu n'as plus qu'une seule envie, celle de crier à n'en plus finir, jusqu'à te laisser vide. Et même ça tu n'y arrives pas parce que tu penses que personne ne t'entendrait. Et cette folie désagréable qui te ravage ne s'arrête plus de grandir. Encore et encore. _... _Et je sais tout ça parce que j'ai du le subir. Parce que ta mère, ma s½ur, me faisait le même effet, elle n'essayait pas de te sauver, elle n'essayait même pas de se sauver elle-même et je la haïssais tellement pour ça. Et j'étais comme toi, à vouloir vomir, à vouloir crier, à vouloir m'éviscérer. _... _Alors je priais. Toujours sous les rails du métro, juste quand il passait. Parce que ça me dissuadait de hurler, je pensais qu'avec ce déferlement au-dessus de ma tête, personne ne pouvait entendre mes cris. Absolument personne. Et si je priais, c'est qu'il y avait une ridicule chance pour que quelqu'un, comme ça, m'entende. /// PATCHWORK ///