(extrait de J.A.E.L)
VOUS N'ETES PAS DES ANGES
Légende du désert d'Amon,
par Friedrich
Cessez donc de chercher le paradis, ses simulacres ratés sont tellement plus beaux.
Ce n'est pas une histoire, ni la vérité. C'est une émotion, l'instant où toutes ses belles certitudes s'écrasent. Elle peut regarder à droite, à gauche, derrière elle, et même en elle, de tous côtés il y a une guerre. Il y a une guerre dans ce désert qui ne veut pas se confesser. Il y a une guerre dans cet océan qui ne veut pas se prosterner. Il y a une guerre dans ce ciel qui ne veut pas mourir. Et au milieu de l'union de ces trois puissances asexuées, l'homme imposteur. Elle est ici sa vraie guerre, là où l'océan et le désert se rencontrent, là où les épées de ces Goliath ubuesques se fendent. Elle a entendu dire qu'on ne peut survivre dans cet endroit si sacré, qu'une puissance te repousse, sans fin, et que devant un tel paysage, tu n'as qu'une seule envie, celle de mourir.
Son c½ur se dit « C'est comme ça que je dois mourir ! », son c½ur lui dit « C'est comme ça que tu dois mourir ! ». A tournoyer dans le ciel du soir, une ombre chinoise contre ce soleil qui se jette dans l'océan. Océan en corps à corps avec ce crépuscule safrané. C'est comme ça qu'elle se tuera, dans sa robe blanche, à s'envoler à chaque pas, comme une petite lumière insaisissable. Sa danse légère comme frontière à ces deux mondes, éternise cette union impossible. Chacun à ses meurtres, ses guerres, ses trahisons, ses apogées bien trop souvent glorifiées. Et c'est ainsi qu'elle meurt, ne sachant de quel côté basculer, de quel côté tomber, elle meurt indécise, à la merci des éléments, tiraillée, disloquée, une vierge en haut de la falaise, qui se perd dans l'attente, dans sa robe blanche. Elle se sent pauvre de vie, elle cherche une issue, mais il n'y a rien, sinon la beauté de cet impitoyable territoire. Elle meurt de sa splendeur, cette splendeur qu'ont les ½uvres d'art qui ne peuvent exister qu'aux endroits où elles ont été créées. Ni le désert ni l'océan ne l'avait enfantée, et elle s'était perdue au seul endroit au monde où rien d'autre n'existait. Et même elle, elle ne pouvait pas. La grâce, la vérité de cet instant l'empêchaient de lutter. Et ce n'était pas si grave de périr de ce crime absurde, si elle pouvait mourir les yeux dans cet océan rougeoyant.
Elle ne voulait aucun retour pour eux, en elle c'était comme si des palais s'écroulaient, mais elle ne voulait pas quitter cet endroit, car elle s'y sentait princesse. Cet endroit sans foi ni loi, où deux infinis se donnent la mort.
Ce fut la première à périr.
Mais bien des années avant elle il y avait eu Thomas. L'affolé, l'halluciné, l'amour obsédé de Jana. Il dormait dans ses robes et elle rêvait dans son corps, tout deux la chair à vif. Mais quand il croyait en la magie, ce n'était pas grâce aux yeux de Jana, c'était quand il voyait ces hommes partir, mais ne pas revenir. Toute la magie du monde est dans ces traces de pas qui ne font pas demi-tour. Qui y a-t-il de plus affolant, de plus hallucinant, de plus obsessionnel, de l'autre côté ? Et quand il faisait l'amour à Jana, il cherchait en vain cette terre nouvelle dans ses yeux, et il devait se retenir de pleurer. Il n'a laissé aucun mot, aucune trace, et Jana l'attend toujours. Tout ce qu'il reste de lui c'est son avion s'enfonçant dans le ciel, la dernière image de lui, que seul Anton, de son phare, a vue. Thomas s'en allait dans ce minuscule avion pour ne laisser aucun pas, pas même ceux d'un homme qui partait. Mais partout, à perte de vue, il n'y avait personne, pas un homme, pas un frère, rien, pas même un pas, une trace. Où sont passés les hommes ? Il avait envie de s'en arracher la peau, où sont mes frères, ces frères d'armes, mes compagnons de bataille, où sont-ils, comment sont-ils ? Comment sont mes frères ? C'est ce que son c½ur lui hurlait « Comment sont mes frères ? ». Et il n'avait aucune réponse, aucun écho, pas un signe, alors il avait voulu rentrer, trouver un phare, celui d'Anton. Il voulait repartir en courant, laisser des traces, qu'on retrouve ce petit garçon qu'il était et qui n'aurait pas du essayer de devenir grand. Mais son avion s'affolait, suffoquait. Thomas cherchait un phare, mais il ne trouvait que des étoiles. Cet homme s'est perdu dans le ciel et il y est encore, mais le plus horrible c'est qu'il est encore en vie, Jana le sait.
La malédiction veut que celle qui périra des années après lui soit du même sang quel la femme qui le cherche toujours. Léona a perdu la vue sur ces terres désastreuses, mais le plus fou, le plus persécuté, c'est cet aveugle. Cet aveugle qui l'embrasse une dernière fois. Seth, qui n'a aucune idée de son châtiment.
Sa vue, ce n'est pas à ce royaume qu'il l'a rendue, il l'a perdue, un jour en se réveillant, il ne sait plus quand. Mais depuis qu'il est entré ici, il voit. Il y a la perfection de ce moment devant ses yeux, ces deux arbres dans la chaleur, dans le ciel orange, dans l'air saturé, qui refusent de mourir. Et il aimerait pouvoir raconter la noblesse de cette vision, ces arbres agonisant, et derrière eux, le soleil en suspens au dessus du bord du monde. Comme s'il voulait qu'aucune nuit ne les recouvre. Si seulement quelqu'un pouvait comprendre. Il voit ça depuis des jours, il a perdu Léona des yeux, elle n'est plus au bout de ses doigts, ça fait des jours qu'il ne l'a pas touchée. Mais il voit, et ne comprend pas que c'est sûrement la plus cruelle des punitions. Alors bientôt en haut de la dune, il y aura cet homme le torse tatoué de soleil, comme un roi mage d'une religion oubliée. Il cherchera des yeux les arbres, cette nature démolie qui le hante. Et il ne trouvera que des bateaux échoués en plein désert, des bateaux dévorés par l'eau, gisants dans cette poussière brûlante. Le désert est le cimetière de la mer, voilà ce que lui dit son c½ur « Je suis dans un cimetière ! ». Et c'est à ce moment là, quand il s'apercevra que sa fin est proche, il verra la vérité. Un enfant endormi sous une couverture de lumière agressive, qui lentement ouvrira les yeux, et le regardera. Un enfant les joues cramées par le soleil, la peau poussière, en haillons. Seth avait l'habitude de toucher les gens, de les sentir, mais pas de les regarder, et encore moins de les voir le regarder. Il ne connaissait pas les regards. Et dans ce cimetière bouillant, il verra le premier regard du monde, le plus sincère, le plus bouleversant, et le plus cruel. Le regard d'un enfant qui a tout compris, un regard qui lui dira la vie. Et dans son corps des palais s'écrouleront, mais ce regard existera toujours, il survivra. Mais Seth ne rentrera pas, il aura vu. Et alors il aura cette splendeur qu'ont les ½uvres d'art qui ne peuvent exister qu'à l'endroit où elles ont été créées. Et s'il rentre chez lui, c'est sûr, il se brisera.
Tu regardes un de ces enfants dans les yeux, et il fait de toi un homme. Cet enfant qu'il voit, c'est l'instant où les émotions sont vraies, l'instant où tout peut se briser, mais que l'on est invincible. Cet endroit choisi ses héros, le Ciel, le Désert et l'Océan se font la guerre sans fin, mais il arrive que des hommes, les plus fous, y trouvent une trêve.
